François Blocquaux

NOIR, LE DRAGON

Il y avait soixante ans qu’on ne l’avait pas vu. Le Dragon Noir va donc, le 23, assurer la présidence tournante qui lui revient, selon la Constitution qui régit la succession des signes du Zodiac chinois, Tous les 12 ans, il prend son tour mais tous les 60 ans ( 5 x 12 ) il change de couleur.

Seul ê̂tre mythique au sein de cette douzaine, l’animal est composite, chimère de bric et de broc construite par un généticien en folie, sorte de “cadavre exquis” sorti d’une séance de jeu entre Surréalistes, il emprunte au chameau sa t̂̂ê̂te, au cerf ses bois, au lapin ses yeux, à un serpent son cou, à une vache ses oreilles, à un tigre ses pattes, à un faucon ses serres.

Les onze autres figures de ce bestiaire sont plus familières, qu’elles soient sauvages – le tigre, le buffle, le serpent, le singe – ou domestiques – coq, lapin, cochon, cheval, chèvre, chien, rat -.

Ce Dragon n’est pas “l’horrificque beste” de l’Occident chrétien que Saint Michel transperce de sa lance sur la Fontaine du Boulevard St-Michel, à Paris, ou au sommet de la flèche de l’Abbaye située sur le Mont qui lui est dédié.

Qui plus est, les régiments de Dragons n’étaient pas composés de pioupious rigolards et les dragonnades ne furent pas de doux moments pour les huguenots.

En Chine, le Dragon est le symbole de l’Empereur.

Les enfants qui naissent sous son signe seront ambitieux, énergiques, conquérants; charismatiques. Soucieux de placer leurs descendants sous un parrainage aussi précieux, les couples prennent les dispositions requises. Tirant les enseignements du passé, les maternités ont donc revu à la hausse les prévisions de fréquentation pour 2012 : +5,6% à Hong-Kong, +10% à Singapour, +5% en Chine. Le marché du bébé Dragon est en croissance.

L’analyse des C.V. des dirigeants des principales sociétés coréennes prouve qu’une naissance “Dragon” booste la carrière. Parmi les 1000 sociétés cot̂̂ées, 8% des directeurs généraux sont des “D.G. Dragons”. Les analystes financiers recommandent de suivre les performances des entreprises à la tê̂te desquelles ils ont été placés, et ce d’autant plus que ces sexagénaires, nées en 1952, la précédente année Dragon, ont une longue expérience professionnelle.

Une étude du magazine Forbes, de 2002, relevait que 11% des plus riches hommes d’affaires américains sont nés sous le signe du Dragon.

Dis-moi de quel signe tu es, je te dirai le sort qui t’est dévolu.

Père, gardez vous à droite…

L’Allemagne fut hémiplégique sur son coté oriental pendant de longues années. jusqu’à ce que la partie handicapée, l’Est, démocratique sur le papier, se jette dans les bras de l’Ouest,

La péninsule coréenne est paraplégique depuis la fin de la guerre de Corée; paralysée au nord du 38 ème parallèle. La disparition de Kim Jong-il, variété asiatique du Père Ubu, ouvrira-t-elle la voie à un rapprochement avec le voisin ? La condition demeure, là aussi, dans l’abandon de l’adjectif “démocratique” dont s’affuble, tel un masque, la contrée du Nord. L’envoi par le fond de la frégate Chéonan, et ses 46 morts, en mars 2010, dans lequel la responsabilité de Pyongyang apparaît indubitable, est encore dans toutes les mémoires.

Quoiqu’il en soit, Séoul est dans la position peu enviable de Jean le Bon à la bataille de Poitiers, en 1356, à qui son fils, Philippe le Hardi, conseillait ” Père, gardez-vous à droite; Père, gardez-vous à gauche ! “

En témoignent deux Mater dolorosa.

L’une est l’épouse d’un garde-côte, père de trois enfants, poignardé par le capitaine d’un bateau de pêche chinois que les militaires arraisonnaient au motif qu’il avait pénétré dans les eaux territoriales coréennes. La jeune femme, icône de la déreliction, est soutenue par deux collègues de son mari.

La seconde, figée dans le métal, symbolise les jeunes coréennes, arrachées à leurs familles et placées dans les bordels militaires japonais afin de servir au repos des guerriers. Cette statue vient d’être placée devant l’ambassade du Japon à Séoul, au grand dam de Tokyo qui invoque tout à la fois l’article 22 de la Convention de Vienne sur les respect dû aux représentations étrangères et un accord signé en 1965 qui constituerait le “solde de tout compte” des dommages causés pendant les 35 ans d’occupation.

Les rares survivantes de ces “femmes de confort”, des hommes politiques; des journalistes, des citoyens, nombreux sont les coréens qui exigent du gouvernement japonais des signes tangibles de réparation, estimant que justice n’a pas été rendue sur cette douloureuse question.

AVIS AUX BRAQUEURS !

Le bouchon de carafe que Richard Burton avait offert à Liz Taylor vient de changer de mains, pour une enchère de 8,818 millions  $ dollars.

Ce caillou qui pèse 33,19 carats, soit 6,63 grammes, a été acquis par la société coréenne E. Land ( galeries marchandes, vêtements, … ), qui l’utilisera comme attraction dans le Parc à thème qu’elle gère à Daegu, une grosse ville industrielle du sud de la péninsule.

Sic transit gloria mundi …

Seoul, Monbae-dong.

SHAKE HANDS

 

 « Je t’en serre cinq », disent ces deux photos parues en juillet dans des journaux coréens.

Ce n’est pas un top five, mais on n’est pas loin.

Mettant en scène quatre américains, et pas des moindres – le Président, un couple de généraux et un sergent-chef – elles en disent plus que de longs discours sur l’engagement militaire de U.S.A.

Le décor, très officiel et gourmé, est le même dans les deux cas.

Des étoile en nombre :   derrière le dos du sous-officier, sur les drapeaux décorant les murs de la salle Est de la Maison-Blanche,  comme semées par le bras droit de B. Obama, sur les épaules des généraux.

Mais, c’est dans la direction du regard que s’échangent ces personnes que la différence apparaît.

Yeux dans les yeux et « Tête droite ! » pour les deux haut gradés, qu’il s’agisse du petit sec qui quitte le commandement des 28.000 G.I.’s basés en Corée du Sud, ravi de céder sa place de gardien d’un 38 ème parallèle que taquine sporadiquement l’Ubu de Pyongyang, ou du grand costaud qui arrive et se fend du geste familier aux politiciens en campagne , non pas militaire mais électorale : le pétrissage de l’avant-bras de l’interlocuteur.

Au second plan, le Ministre coréen de la Défense est presque flouté

Le regard sur la main de l’autre, visage baissé, en revanche, pour le Président américain et le sergent-chef Leroy, retour d’Afghanistan et d’Irak.

Mais, peut-on utiliser le mot main pour celui-ci, tant est difforme et obscène la prothèse qu’il présente, avec ce pouce démesuré et ces doigts réduits à une phalange ? Les yeux d’Obama sont fixés sur cette mécanique orthopédique, vers laquelle sa main plonge, poignet cassé, dans une étrange gestuelle, aussi concentrés que ceux du champion de tennis suivant  la balle qui va rentrer dans sa raquette.

Alors que les deux militaires ont été saisis au moment où ils se serrent carrément la  pogne , le Président et le soldat sont figés dans un geste suspendu qui laisse imaginer la façon dont vont se rencontrer et s’emboîter la prothèse de l’amputé et la main de celui qui a signé les documents  l’envoyant au combat.  

La photo est la version civilisée et normalisée d’une caricature que Siné publia en 1959 dans un recueil intitulé Complaintes sans paroles avec d’horribles détails.

 Rien de tel qu’une histoire sans parole  – photo ou caricature – pour avoir le  mot de la fin et le dernier mot.

 

ENCORE UNE RECONNAISSANCE DE PATERNITE

Ils ont pratiquement tout inventé: la boussole, la poudre à canon, …

Un anglais excentrique, le comte de Sandwich, a légué son nom à un en-cas qui lui permettait de se nourrir sans abandonner sa place à la table de jeu; un français, Antoine Quinquet, à un modèle de lampe à huile, mais c’est encore une fois un chinois qui, semble-t-il, a créé un des piliers de la gastronomie asiatique: le sushi, au début de notre Moyen-Age occidental. 

Comme c’est beau de laisser son nom à ce genre de descendants et de passer à la postérité via les papilles !

Le créateur de ce plat ne peut être , en effet, que Su Shi ( 1037-1101 ), surnommé L’ermite de la pente de l’Est, qui avait plusieurs cordes à son arc et de nombreux poils à son pinceau. Considéré comme un des grands lettrés de la dynastie des Song, homme politique, peintre, calligraphe, il fut expert dans le maniement d’une forme littéraire particulière: la commémoration, c’est-à-dire la rédaction d’un texte court, destiné à être gravé sur une stèle, à l’occasion, par exemple, de la construction d’un bâtiment officiel ou d’une maison particulière.

En dépit d’un emploi du temps fort chargé, il eut cependant le loisir de mettre au point ce curieux objet de gastronomie, qu’est cette tranche de poisson cru, sommant un dôme de riz gluant,  que livrent maintenant à domicile les scooters pétaradants de la société Planet Sushi, à un li de chez moi.

L’EURO A LA GRECQUE

La Grèce est bien dans la Zone Euro : jetez un coup d’oeil sur les billets émis par la BCE !

A côté de la valeur faciale, figure le nom de la monnaie, sous deux alphabets, celui des 16 pays adhérents,  avec les voyelles et les consonnes qui nous sont familières, mais aussi , et avec la même taille de police, celui des Hellènes.

L’effacement de la moitié de la dette grecque entraînera-t-il une réduction à due concurrence de la dimension des caractères ?

Ce serait justice.

Nos voisins, leurs armateurs et leurs popes qui habitent dans des niches fiscales  dorées, possèdent leur Illiade sur le bout des doigts, notamment le passage sur le cheval de Troie. Quelques siècles après, c’est sous la parure de comptes et bilans faux et truqués qu’ils ont pu abandonner le drachme pour l’Euro,  pénétrer dans la Zone du même nom et y importer les désordres que l’on connaît.

Les dirigeants européeens de l’époque auraient dû avoir le même pressentiment funeste manifesté par Laocoon, à la vue de ce cheval de bois: ” Timeo Danaos et dona ferentes “, soit ” Je crains les Grecs, même quand ils font des cadeaux. ” Hélas, ses compatriotes demeurèrent sourds à ses mises en garde.

La version triviale et moderne de notre irritation et de notre indignation, pour copier  S. Hessel,  peut prendre la forme de la lapidaire exclamation ” Va te faire voir chez les Grecs !”.

 

 

 

CESAR, LILIANE, LES WILDENSTEIN ET ERIC

 

Quelle tétralogie, qui laisse sur place les trinités de Pagnol et d’Alexandre Dumas !

Et pourtant, leurs écheveaux sont infiniment plus emmêlés que ceux de la triviale affaire ELF, qui ne rassemblait que barils de brut, frégates non armées, bottier italien,  une ingénue et quelques soudards.

Dans le cas présent, l’intrigue s’alimente chez les meilleurs et les plus anciens tragiques et puise chez les Atrides. Les gros sous n’en sont que la partie émergée. La famille et l’arbre généalogique, avec ses boutures et ses greffes, ses branches mortes, ses rejets sauvages et ses maladies en constituent le noyau.  

Les bâtons de dynamite sont reliés au cordon bickford et le détonateur aux explosifs.

La fille de Madame Bettencourt, animée de sentiments complexes vis-à-vis de sa mère, s’est érigée en allumeuse d’un pétard et a commencé à mettre le feu aux poudres.

Chez les César, tout comme chez les Wildenstein, ce sont les secondes épouses qui se crêpent le chignon avec les descendants de branches collatérales et menacent de tout faire sauter.

Le métal et le crottin de cheval remplacent les crêmes hydratantes, mais les uns et les autres se valent bien !

La brigade financière est chargée des enquêtes.

Que ne laisse-t-elle l’initiative, à l’image de ce qui se passe dans certaines séries policières américaines, à un romancier ou à un bon connaisseur de l’inconscient, plus aptes  à descendre dans les arcanes des motivations  et à analyser ces situations tortueuses  ?

En ces temps de rigueur budgétaire, la Justice y gagnerait à tous coups.

MECANIQUE

Le procureur Courroye qui tire un fil de l’écheveau balzacien de la saga Bettencourt, tandis que sa collègue Prévost-Desprée a saisi un autre fil au risque, telle un chaton joueur, d’emmêler la pelote, est-il aux ordres du pouvoir élyséen qui, lui, tirerait les ficelles d’une marionnette ?

L’on en débat à perte de vue.

Or, l’évidence est là, à portée de main. A ce point éclatante qu’elle éblouit et, de la sorte, se masque.

Le narrateur, dans La lettre volée, de Poe, a vu ce que les multiples investigations du policier Dupin n’avaient pas décelé. La lettre recherchée est à hauteur d’oeil, offerte, étalée, disponible.

Le jeune enfant, dans le conte d’Andersen, Le costume neuf de l’Empereur, a perçu la supercherie dont le monarque a été l’objet de la part de son tailleur qui lui a vendu fort cher une étoffe qui n’est que du vent, et proclame la vérité : celle de la nudité impériale .

Dans l’Affaire, point n’est besoin d’aller loin. Le patronyme est le fil d’Ariane: le procureur est…une courroie ( de transmission).

Une lettre circulaire qui ne tourne pas rond

Ce matin, une circulaire de La Poste dans ma boîte, relative à la réexpédition du courrier en cas d’absence.

L’affaire est traitée par un encadrant courrier, flanqué de deux facteurs qualité.

J’en étais resté au préposé. L’introduction de ces qualifications professionnelles est-elle une des conséquences du changement de statut ? Ou des préconisations d’un communicant-sémioticien-linguiste ?

En tous cas, je suis rassuré d’être aussi bien entouré, sachant que les plis dignes d’intérêt se sont raréfiés au fil des ans et n’auraient  pas pesé lourd dans la sacoche des facteurs à képi, ancienne moûture.

Ce sentiment de sécurité s’estompa rapidement, à la lecture d’une prose qui tient en six lignes.

La ponctuation est outrageusement vacillante : deux virgules intempestives à la place de points ou, à la rigueur, de points-virgules.

Un solécisme, dont je vous fais grâce de la teneur.

Et, cerise sur le gâteau,  un aux lieu et place d’un ou, le copulatif usurpant la place de l’alternatif.

Avant de lâcher dans la nature cette missive sur la réexpédition, une relecture n’aurait pas été superflue, effectuée par un lecteur qualité, supervisé par un encadrant lecteur, l’un et l’autre aidés d’un correcteur d’orthographe, ou, s’il a du temps entre manifs, interviews et passages à la télé ou à la radio, de Besancenot.

Et moi qui croyais que les préposés étaient désormais, tous, des sur-diplômés…