François Blocquaux

MISCELLANEES ASIATIQUES

Les trains indonésiens et indiens présentent des points communs : wagons bondés à craquer, passagers agrippés aux marche-pieds ou juchés sur les toits au risque de leur vie.

Pour mettre bon ordre dans des habitudes jugées dangereuses par la SNCF indonésienne, des dispositifs mécaniques ont été installés au début du mois. Des balais trempés dans un mélange putride fouettent les squatters perchés sur les wagons. 

        A Hanoi, la police a confisqué dans un restaurant la carcasse d’un tigre classé « espèce en voie de disparition », Nguyen Thi Tank, le chef, avait fait cuire la bête pour fabriquer un baume vendu comme anti-douleur 1000 euros les 100 grammes.

        En début d’année,un riche homme d’affaires chinois de la province du Guangdong est mort après avoir partagé avec deux de ses associés un ragoût de chat dans lequel ceux-ci avaient ajouté des feuilles de Gelsenium elegans. En dépit de son qualificatif flatteur, cette herbe n’a pas son pareil pour vous faire trépasser élégamment. Les deux compères auteurs de cette cuisine du diable avaient eux aussi été hospitalisés mais ne furent que légèrement intoxiqués n’ayant prudemment avalé que quelques cuillerées.

        En Corée du Sud, la chirurgie esthétique est un secteur qui marche et qui attire clientes et clients chinois et japonais. Panneaux publicitaires sur le flanc des bus, multiples enseignes racoleuses notamment dans le quartier chic d’Akpujong, cette activité s’étale ostensiblement.

Jusqu’ici, les chirurgiens se contentaient des rectifications assez mineures : donner du volume aux seins,

débrider les paupières, « occidentaliser » le nez, Une étape est franchie avec l’ostéotomie des deux maxillaires. Les os sont coupés – en haut, à l’horizontale, en bas, à la verticale, côtés gauche et droit -, une partie est enlevée ainsi que quelques dents et on raboute avec attaches et vis.

Après une anesthésie totale de huit heures, le visage est remodelé.

Prudentes, car des loupés mortels se produisent, les cliniques font signer une décharge de responsabilité,

 

P.S. helvétique,

 

Ce grand raout qu’est le Forum écononomique mondial ( appellation bien vaniteuse retenue par les organisateurs ) s’est tenu à Davos, fin janvier.

Bien que l’altitude de cette station huppée soit faible – 1500 mètres -, les invités, « grands » de la politique ou des affaires ainsi qu’une vingtaine de people divers ( Qu’allaient faire dans cette galére l’évêque sud-africain Desmond Tutu et un cardinal ghanéen ? ), ont manqué d’oxygène car les propos tenus ne volèrent pas haut.

Et pourtant le ticket d’entrée pour les auditeurs est de 71.000 US $, hors frais de transport et d’hébergement.

Un nombre respectable de têtes d’affche, présentes l’an dernier, avaient été priées de rester chez elles, ce qui reflète le flair des responsables du casting et leur vista à long terme.

Matasaka Shimzu, le japonais, qui avait déclaré que sa société, Tokyo Electric Power, était en mesure de fournir de l’électricité en quantité suffisante en respectant l’environnement. C’était avant Fukushima.

George A. Papandreou, feu le P, M. grec, qui avait rassuré l’assistance sur la solvabilité de son pays.

Rebekah Brooks, la flambloyante CEO d’une société de presse de l’empire Murdoch, accusée par la justice anglaise d’avoir intercepté des conversations téléphoniques privées pour mettre le feu aux chroniques de ses tabloids.

Dominique Strauss-Kahn, pour avoir oublié un portable dans un salle-de-bains.

Seif al-Islam el-Quadafi, fils de qui vous savez, aujourd’hui emprisonné, qui avait été sacré « World Economic Forum Young Gobal Leader » aux motifs qu’il était respectueux des droits de l’Homme et ouvert aux réformes politiques.

Rajat K. Gupta, ancien directeur de Goldman Sachs, inculpé aus USA pour de graves infractions du type « col blanc ». En 2011, il était présent en qualité de Président de la Chambre de Commerce Internationale.

A Davos et quoiqu’en dise l’Office suisse du Tourisme, les pistes sont glissantes et la chute de pardonne pas.

CADEAUX EMPOISONNES

Bientôt les fêtes. Les chaussures au pied du sapin. Les embrassades à minuit sous la boule de gui.

Plutôt que de dribbler les banques à la Cantona en entassant vos économies dans une lessiveuse, sous un matelas ou dans un bas de laine, honorez d’un cadeau vos supérieurs, vos clients, vos fournisseurs et les élus politiques qui président à votre bien-être. Bref, tous ceux et celles auxquels vous attache un puissant lien de subordination.

Courber l’échine, posture bien commode pour manier la brosse à reluire et cirer les bottes, ne suffit pas.

Je vous prends par la main et vous indique un choix de livres, qui ne sont pas des perdreaux de l’année littéraire mais dont la diversité s’ajustera aux personnes auxquelles vous les destinez.

En se calant sur la chronologie, le premier est L’Apocalypse de Saint-Jean.

Quel dommage que ce texte ne soit pas au programme de l’agrégation de lettres classiques, ni non plus à celui des lycées et collèges ! Certes, ce sont surtout les quatre cavaliers qui sont connus chevauchant des chevaux respectivement blanc, rouge-feu, noir et verdâtre, qui symbolisent la peur, la guerre, la famine et la mort.

Mais le texte à clé contient un message dont le décryptage est éclairant. Vous saurez, sans nul doute à quels puissants décideurs l’envoyer afin qu’ils en fassent leur miel.

 

Le suivant est Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert.

La « morale » à tirer de sa consultation tient toute entière dans une lettre que l’auteur adressait à Louise Collet alors qu’il peinait sur le manuscrit : « Il faudrait qu’une fois qu’on l’aurait lu, on n’osât plus parler, de peur de dire une des phrases qui s’y trouvent. »

Ah, si les destinataires de ce petit livre pouvaient se clouer le bec, j’en commanderais un conteneur et me ruinerais en frais d’affranchissement !

Le troisième s’intitule Fantasia chez les ploucs. Ecrit par un américain, Charles Williams, numéro 400 de la Série Noire ( NRF ),  sous le titre original The diamond bikini, l’action met en scène des protagonistes passablement déjantés.

Faut-il vous faire un dessin  et vous donner la solution de la devinette, à savoir « Qui sont les ploucs ? »

Enfin, dernier élément de ce quatuor, dont les notes constituent une subtile harmonie, en dépit de l’apparente cacophonie, La conjuration des imbéciles ( A confederency of dunces ), de John Kennedy Toole, lui aussi américain,

Farce ? Comédie ? Dans quel genre ranger cet ouvrage qui ne trouva d’éditeur qu’en 1980, après le suicide de l’auteur ? A mes yeux, c’est un torrent dévastateur qui devrait nous débarrasser de certains personnages.

IDEOGRAMMES ET CARICATURES

 Chacun sait que l’on peut  parler le mandarin sans savoir l’écrire ou comprendre le sens des idéogrammes chinois sans savoir les prononcer. Apprendre cette langue est un travail à plein temps : deux manuels sont nécessaires, l’un qui s’intitule Comprendre et parler, et le second, Lire et écrire.

Heureusement, point n’est besoin de maîtriser un nombre respectable de caractères pour se tenir au courant de l’actualité de la Chine.

La lecture d’un quotidien en anglais, le China Daily, y suffit.

Et, point n’est besoin non plus de maîtriser cette langue pour saisir, comme pour une bande dessiné sans phylactère, la température politique et les problèmes du jour : il suffit de regarder des caricatures, dont la liberté de trait traduit la latitude qui est laissée aux journalistes, ou que ceux-ci s’octroient.

C’est cent fois plus instructif que d’écouter Raffarin, sinologue et sinolâtre autoproclamé, qui dans une récente émission télé avec Calvi sur le thème de la Chine, enfilait allègrement perles et lieux communs. Ce fin connaisseur de l’Empire a dû limiter ses investigations à une visite rapide et encadrée sur le Bund, à Shanghaï. Ses truismes ressemblent à s’y méprendre à cette assertion de l’anglais qui, débarquant pour la première fois à Calais, et apercevant une française rousse, en inférait que toutes le françaises étaient pareillement pourvues.

Cruelle cette caricature qui traite, en vrac, de la question de l’urbanisation galopante, de l’appropriation des sols, des expropriations, de la spéculation foncière, de la bulle immobilière en cours de constitution, de la protection des espèces menacées, du rythme de développement des économies ( le modeste marteau-piqueur versus la robuste pelle mécanique ), des droits de l’homme ( les casques de chantier contre l’arrogant cigare ).

Le dessin tient de l’aphorisme et du haïku, qui ramasse dans un raccourci, et forcément à gros traits, de lancinantes questions. La morale est clairement et publiquement affichée : mieux vaut être une oie en Angleterre qu’un modeste habitant d’un bourg du Jiangsu. Sévère coup de canne en bambou sur la tête de certains hiérarques !

Le seconde caricature pourrait être sous-titrée L’embarquement pour Cythère, en hommage à Watteau. A ceci près que la destination n’est une île de rèves et de plaisirs. Ces banquiers chapeautés de la City invitant un chinois d’opérette tout droit sorti des Cigares du Pharaon à monter dans une barque qui va affronter le violent clapot de la mer du commerce international et des taux de changes variables, et à se saisir d’une rame,  c’est la Chine à la croisée des chemins, et l’esquif n’est pas une jonque.

Gros pétard éclatant dans les pieds des responsables politiques !

Vidéosurveillance et boîte noire

 

A quand l’installation de caméras vidéos et de micros dans les vestiaires ? Et celle d’une boîte noire dans le ballon ?

On saurait alors qui qu’a dit quoi et qui qu’a fait quoi.

Au moins, le coup de boule de Zidane, qui nous coûta sans doute la victoire lors d’une précédente finale de Coupe, fut exécuté coram populo. Quelle voix sportivement incorrecte l’a rappelé, dans ce tumulte d’armée en déroute dont les fantassins, pour courir plus vite, abandonnent leurs chaussures ?

Il n’est pourtant pas si loin le temps où l’effet négatif de ce geste impulsif et idiot avait été critiqué par les responsables des centres de formation aux cris de «  Quel exemple donne-t-on là à nos jeunes, que celui d’un dieu qui se laisse aller ? ». La religion du foot, école de civisme et creuset des convivialités, avait trouvé là son hérétique.

La mise en cause de l’honneur d’un membre de la famille du footeux fut considérée comme une circonstance suffisamment atténuante  pour ne pas instruire le procès. Le bûcher ne récolta que de maigres fagots et personne n’y bouta le feu.

Anelka, prenant une route que d’autres illustres proscrits avaient ouverte, s’est réfugié dans cette  île, terre natale d’un sport qui ne tourne décidément plus rond.

SIDERATIONS, FOUDROIEMENTS, EXTASES ET SATORIS

 

 

Paul CLAUDEL

…tel était ce malheureux enfant qui le 25 décembre 1886 se rendait à Notre-Dame pour y suivre les offices de Noël…J’étais debout dans la foule près du second pilier, à l’entrée du coeur, à droite, du côté de la sacristie et c’est alors que se produisit l’événement qui domina toute ma vie : en un instant mon coeur fut touché et je crus.

( Contacts et circonstances )

 

 

 

Henri CARTIER-BRESSON

En 1932, je vis une photographie de Martin Munkacsi, de trois enfants noirs courant vers la mer et je dois dire que c’est cette photo qui fut pour moi l’étincelle qui déclencha le feu d’artifice…et me fit prendre conscience du fait, et ce soudainement, que la photo pouvait atteindre l’éternité à travers le moment. C’est le seul photographe qui eut sur moi de l’influence. Il y a, dans cette image, tant d’intensité, de spontanéité, une telle joie de vivre, tant de merveilleux, que j’en suis encore ébloui même aujourd’hui.

 

Jean RACINE

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva en mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

(Phèdre, Acte I, scène 3)

 

Marcel PROUST

( L’alchimie du thé et « d’un de ces petits gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques »)

Puis un deuxème fois, je fais le vide devant lui ( mon esprit ), je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désamorcé à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela remonte lentement ; j’éprouve la résistance, et j’entends la rumeur des distances traversées.

A la recherche du temps perdu, Un amour de Swann

Julien GRACQ

On cède de tout son long à l’herbe. La pensée évacue ses postes de guet fastidieux et replie le réseau de ses antennes inutiles. ; elle reflue de toutes parts vers la ligne d’arrêt de la pure conscience d’être…et dans ce milieu où toutes les pressions s’annulent, (on n’est) rien de plus…qu’un ludion désancré qui flotte jusqu’à la nausée entre l’herbe et les nuages.

…on se sent là, aux lisières attirantes de l’absorption, une goutte entre les gouttes, exprimée un moment avant d’y rentrer de l’éponge molle de la terre.

 Liberté grande (La sieste en Flandre Hollandaise)

 

ARCHIMEDE

« Eureka ! »

PAUL de TARSE

Les Actes des Apôtres décrivent  la conversion de Paul, alors qu’il cheminait sur la route de Damas en quête de chrétiens qu’il voulait ramener prisonniers à Jérusalem.

 

Ainsi je me rendais à Damas avec pouvoir et mandat des grands prêtres. Au milieu du jour, en chemin, je vis. venant du ciel, plus éclatanre que le soleil, une lumière qui resplendit autour de moi et de mes compagnons. Nous tombâmes tous à terre, et j’entendis une voix qui me disait en hébreu :Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

Moi je dis : Qui es-tu Seigneur ?

La Seigneur répondit : Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Mais lève-toi et tiens-toi sur tes pieds. Car voici pourquoi je te suis apparu :pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir…

Dès lors, je n’ai pas été indocile à la vision céleste.

 

Jean-François CHAMPOLLION

« Je tiens mon affaire. »

Le 14 septembre 1822, peu avant midi, brûlant la politesse  à ses rivaux en décryptage des hyéroglyphes égyptiens illisibles depuis quinze siècles, Champollion vient de tirer au clair le mystère de cette écriture.

Young l’anglais, Akerblad le suédois et son compatriote Sylvestre de Sacy sont battus sur le fil. Il est bien le premier à avoir compris que les pharaons et leurs sujets utilisaient un système tenant à la fois de l’idéographie et de la phonétique.

A en croire son neveu, l’inventeur fut alors la proie d’un affaissement physique et moral, qui s’empara de lui tout à coup. : « Ses jambes ne le soutenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement . On le coucha. »

Il survécut, et sa mort ne fut pas étrange, comme le furent celles des découvreurs de la tombe de Toutankhamon, Carter qui disparut en 1939 avant d’avoir pu publier le rapport définitif de sa découverte et Carnavon, en 1923 qui fut infecté par une piqûre de moustique.

Blaise PASCAL

L’an de grâce 1654

Lundi 23 novembre, jour de St Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue

Veille de St Chrysogone, martyr et autre,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demie

Feu

Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philososphes et des savants

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix

Dieu de Jésus-Christ,

Deus meum et Deum vestrum, Jean 20/17

« Ton Dieu sera mon Dieu »

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile

Grandeur de l’âme humaine

Le mémorial

 

Dorothée LANGE

 « Migrant Mother », la photo prise par D. Lange, en 1936, un jour d’hiver, près de la ville de Nipomo, est à ranger dans la petite dizaine de tirages qui témoignent de la puissance évocatrice de l’art photographique.

Lange travaillait sur une commande de la Farm Security Administration et réalisait un reportage sur la situation critique des ouvriers agricoles, bien qu’elle eût reconnu qu’elle était incapable de faire la différence entre un mulet et un tracteur.

Parmi les clichés pris ce jour-là, Lange sélectionna celui où Florence Thomson, une mère de onze enfants, apparaît avec trois d’entre eux, un tout jeune dans les bras, les deux autres tournant le dos, s’appuyant sur ses épaules. Elle confia à la photographe que sa famille se nourrissait de légumes gelés et d’oiseaux tués par les enfants et qu’elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour s’acheter de quoi manger.

Est-ce ajouter à l’aspect dramatique de la scène et à la douleur de cette Mater Dolorosa que de rappeler les conditions dans lesquelles se déroula la rencontre entre l’artiste et ses modèles ?

 

Je conduisais ma voiture pour rentrer chez moi et je vis furtivement, une pancarte rudimentaire portant, inscrits à la main, les mots ‘Camp de ramasseurs de pois’.

20 miles plus loin, sans réaliser ce que je faisais, je fis demi-tour sur la route déserte et  roulai jusqu’à la hauteur de l’écriteau.

Je suivais mon instinct, pas ma raison.

Je roulai sur le sol détrempé du camp et me garai, tel un pigeon regagnant son pigeonnier.

CONSTANTIN

In hoc signo vinces !

Par ce signe, tu vaincras.

En 312, après sept années de troubles et de guerres civiles, Constantin élimine son rival Maxence qui, lors de la bataille du Pont Milvius, dans la banlieue de Rome, se noie dans le Tibre.

Mais, plutôt que d’imputer cette victoire à l’ardeur de ses troupes ou à son propre génie manoeuvrier, c’est au Dieu des chrétiens que l’Empereur l’attribue.

Ne déclare-t-il pas qu’avant l’engagement décisif, il l’avait invoqué et lui avait demandé de lui signifier s’il allait, ou non, l’assister ? Une croix flamboyante lui était alors apparue, entourée de la phrase : « In hoc signo vinces. » et, la nuit suivante, une vision lui avait intimé l’ordre de placer le monogramme du Christ – les lettres grecques X et P – sur le labarum, l’étendard de ses troupes.

S’ensuivit l’Edit de Milan proclamant dans tout l’Empire l’égalité de la religion chrétienne et des cultes païens.

 

 

 

Vous avez dit “divers” ?

Félix FENEON mourut en 1944 après avoir animé diverses revues, contribué à faire connaître Dostoïevski, Tolstoï et Strindberg, publié Dedalus de Joyce, été le véritable découvreur des Iluminations et d’Une Saison en Enfer, beaucoup oeuvré en faveur des Nabis, créé dans Le Matin une rubrique intitulée Nouvelles en trois lignes, dans laquelle il narrait en un « style émacié » que Paulhan admirait, des faits dits divers.

Lapidaires, ces lignes. Ramassées comme un haïku. Denses comme du Tacite, du Suétone, du César dans ses bons jours.

Que n’a-t-il eu connaissance de ces menus événements récoltés dans Le Monde au cours des derniers mois !

Trois malfrats encagoulés et armés forcent trois moines octogénaires du couvent St-Côme-et Damien de Sartène, à leur remettre le produit des oboles de la Semaine Sainte, soit 1500 €.

Dans les Ardennes, une ancienne préfète de la Lozère est placée en garde à vue au motif de « vol et détournement de biens par personne dépositaire de l’autorité publique », étant soupçonnée d’avoir volé des meubles et des tableaux dans son logement de fonction.

A la prison de la Santé, un détenu prend en otage un psychiatre, en le menaçant d’un objet pointu dissimulé dans ses parties génitales.

Une photo prise au Zimbabwé représentant un membre de la WWF coupant à la tronçonneuse la corne d’un rhinocéros blanc, afin que l’animal ne tente pas les braconniers.

Robert Z., qui avait volé La plage de Pourville, de Monet, au musée de Poznan, a été placé en hôpital psychiatrique. Il y a dix ans, il avait remplacé l’oeuvre par un faux et placé l’original dans un placard qu’il venait régulièrement ouvrir pour le contempler.

Cet hommage tardif ( l’info date de 2006) à Haïti: M. Préval est rentré de Marmelade, le berceau de sa famille,dans le Nord de Haïti, dans un hélicoptère de la Minustha.

Que dire des innombrables errata, pudiquement baptisés rectificatifs, commis par les journalistes lors l’énoncé de chiffres ou de certaines infos ?

          -le taux du prêt accordé par Proparco pour la construction d’un barrage en Ouganda n’est pas de 4 % ( soit la marge du prêteur ) mais 8 %.

          -l’empreinte carbone annuelle de Danone n’est pas de 30 millions de tonnes de CO², mais 16,8 millions de tonnes.

          -1 Téra-électrovolt correspond à une énergie d’1 million de millions d’électrovolts et non à 1 million d’électrovolts.

          -les traders de la BNP n’ont pas perçu en moyenne 1,25 million €, mais 125.000 €.

          -le film Le Cercle de Jafar Panahe n’a pas reçu Le Lion d’Or de Venise, mais l’Ours d’Or de Berlin.

Oh Temps, suspends ton vol !!!

Bonne légende pour cette carte des prévisions météo, parue dans un vieux Monde du 3 mars 2001, retrouvée à la faveur d’un classement de diverses paperasses. 

Lamartine aurait apprécié.Que s’était-il passé ? Grève de Météo France ? Erreur de mise en page ? Prodrome d’un changement climatique d’envergure ? Très hautes pressions sur l’Europe ? 

Pas de temps du tout ?  

Y a-t-il eu un erratum le lendemain ?

Le mystère reste entier.

PRECHI PRECHA

 

Qui se souvient des sermons de Carême et de la notoriété conférée à l’orateur sacré qui, à cette occasion,  tel une version cléricale de Jupiter tonnant, occupait la chaire de Notre-Dame de Paris ?

Qui est capable de donner le nom , et celui des évêchés dont ils avaient la charge, des quatre personnages  figés dans la pierre autour de la fontaine des Quatre Prédicateurs, Place St Sulpice à Paris ?  

Qui se rappelle le temps où Calvin, du haut de sa chaire génevoise, prononçait deux cent cinquante sermons par an, chacun d’une durée d’environ une heure ?

Plus désertées que les bancs d’oeuvre, les chaises et les prie-Dieu portant une plaque en cuivre au nom de leur propriétaire, les chaires sont, depuis des années, devenues des lieux désertés, qu’aucun squatter n’est venu coloniser, sauf les araignées. Buttes témoins d’une époque, bien souvent chefs d’oeuvre d’architecture ou d’ébénisterie, elles sont désormais érigées au rang de curiosités dépourvues de toute utilité.

De verticaux, le sermon , le prêche, l’homélie, le prône, sont devenus horizontaux : les prises de parole de l’officiant s’effectuent désormais de plain-pied, face au public, micros et hauts-parleurs amplifiant la parole.

Trois ouvrages de fiction, appartenant à des genres dissemblables, ont attribué un rôle important dans leur déroulé et dans l’enchaînement des évènements à des prises de parole du haut d’une chaire.

Le Père Mapple, le Père Lathuile et l’Officiant sont des acteurs majeurs des récits auxquels Herman Melville (Moby Dick), Jules Romains (Les Copains) et Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes ) ont attaché leur nom, bien qu’un siècle exactement sépare Ishmaël et Aldo.

Ces trois auteurs se sont risqués à jouer les Fénelon et à bâtir des personnages de chair, d’os et de paroles, à l’aise en chaire et dispensant à leurs ouailles un message vibrant et normatif, catalyseur d’une puissante réaction.

Unité de temps ( celle du discours sacré), unité de lieu (une chaire au sein d’une église), unité d’action ( la profération du message aux fidèles) : rien là que de très classique.    

Dans ce passage commun à ces trois oeuvres, quatre composantes : l’édifice dans lequel l’homélie est dite, la personnalité du prédicateur, les réactions des assistants, le style et le rythme du discours.

Melville a donné une coloration résolument maritime à l’épisode, en totale harmonie avec le thème de la poursuite infernale du cachalot blanc, au long de  deux chapitres, La chaire (VIII) et Le sermon (IX), en début de récit. L’action se déroule à New-Bedford ( Massachussets), dans la chapelle des Baleiniers. Des ex-voto encadrent la chaire, rappelant les dramatiques aléas de la grande pêche, tels que la disparition dans le Pacifique d’un canot aves ses six membres d’équipage, entraîné par le poisson harponné et celle d’un capitaine tué à la proue de son embarcation par un cachalot sur les côtes du Japon.

Située à bonne hauteur, la chaire était accessible par une échelle à montants en cordon torsadé de laine rouge et à échelons plats, cirés, de couleur acajou,  que l’orateur, une fois grimpé, remontait.

Qui plus est, elle était façonnée comme une proue et la Sainte Bible reposait sur une pièce de bois en saillie, sculptée et tournée en manche de violon, telle une guibre.

En fin de volume, dans le chapitre précédant La destruction d’Issoire, Jules Romains introduit le lecteur sans coup férir et sans description préalable à l’intérieur de l’édifice religieux où le sermon sera prononcé. Certes, le titre    – Le rut d’Ambert – vend la mêche et préfigure le dénouement de l’événement, mais aucune précision n’est donnée sur l’architecture et le décor. Tout au plus Ambert a-t-elle droit à quelques observations qui en révèlent le caractère monolithique : les maisons, les rues de la ville, leurs saillies et leurs creux semblent n’être que les tenons et les mortaises de leur emboîtement, lui conférant une réalité moindre que celle du cimetière de Picpus, et donc l’incapacité d’être grosse d’un coup de théâtre.

La montée dans la chaire n’a pas le pittoresque de l’escalade du Père Mapple : le prêtre disparaît dans l’escalier comme dans la spirale d’un toboggan à la Foire du Trône !

Avec Gracq, le ton change et les références historiques affluent. Le saint patron de l’église, Damase, élu pape en 366, pendant une période  troublée par des querelles théologiques, acquit deux titres de gloire : son combat contre l’arianisme et la commande à St Jérôme de la première traduction en latin de la Bible.

Un point commun avec la chapelle des Baleiniers : les références à la mer. L’église est construite au milieu d’un misérable quartier de pêcheurs, des filets rapiécés tapissent les murs, et, en cette messe de la Nativité, une barque de pêche avec tous ses agrès remplace la crêche.

Les coupoles dorées et vermiculées du bâtiment, de style orientental, ses hautes voûtes noires aux suintements de caves, sa crypte qui sentait le soufre : autant d’éléments qui contribuaient à sa célébrité.

D’autant que deux personnages charismatiques étaient venus y prier.

Au début du XIIème siècle, Joachim de Flore, grand mystique réformateur, qui quitta l’ordre des Cisterciens pour fonder celui, plus austère, des Floriens, dont les Albigeois sont le dernier avatar, et son contemporain, Cola di Rienzo qui tenta de restaurer en 1347 le prestige de l’ancienne république romaine, et mourut décapité, son cadavre brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre.

Le destin de di Rienzo inspira un opéra à Richard Wagner et une pièce de théâtre à Friedrich Engels.

La tête d’affiche de ce spectacle, le prédicateur, prend possession de la scène chacun à sa manière.

En totale symbiose avec les baleiniers à laquelle la chapelle est dédiée, le Père Mapple, qui, avant de devenir ministre du culte fut matelot et harponneur, garde une agilité suffisante pour monter en chaire comme s’il escaladait le grand mât d’un navire. Quand il entre, sa coiffure de toile goudronnée dégouline de neige fondue, son long caban de pilote semblant l’écraser sous le poids de toute l’eau qu’il avait absorbée.

Le Père Lathuile, dénomination usurpée par Bénin, l’un des quatre copains, qui se fait passer pour un orateur éminent et un docte théologien, a des cheveux abondants, de la barbe, un torse massif, est de petite taille et porte un froc de style incertain qu’aurait pu revendiquer un Dominicain, un Franciscain ou un Oratorien.

Son apparition n’a rien de théâtral, mais a quelquechose d’insidieux, de maléfique et de malsain : On le sentit venir, on le vit peu à peu, il suinta lentement.

Plus mystérieux, c’est en ondulant entre les rangs que le ténébreux officiant de la messe de Noël du Rivage des Syrtes prend place. Sans patronyme, vêtu de la robe blanche des couvents du Sud… le regard myope et voilé… il était de la famille de ces redoutables visionnaires, pareils à des charbons à demi mangés par la flamme des mirages et le feu des sablesLe buisson des cierges qui l’éclairait par en dessous, faisait saillir des mâchoires une  dure ombre carnassière.

Les fidèles : le mot est révélateur de leur malléabilité aux propos du prêcheur et de leur réceptivité au message qu’il délivre. S’ils sont venus, c’est pour prendre une leçon, suivre les préceptes et les commandements qu’une autorité a la mission sacrée de leur expliciter.

Clairsemée, assez éparse sur les bancs, éclatée en îles de silence, réfugiée dans un silence opaque, telle est l’assistance qui prend part à l’office célébré par le chapelain Mapple.

Obéissante aux ordres que celui-ci donne tel un capitaine de vaisseau, et se regroupant selon les consignes données dans un vocabulaire incompréhensible pour un terrien : «  Les travées à tribord, là-bas !poussez-vous sur babord ! », ce qui provoque un sourd raclement de lourdes bottes et un piétinement plus chuchoté de chaussures féminines.

Passive, hypnotisée par l’orateur : les simples coeurs qui l’écoutaient ne pouvaient détacher de lui leurs regards.

Une fois en chaire, le copain Lathuile-Bénin dresse une cartographie des troupes ennemies qu’il va affronter. Face à lui, deux rangs d’hommes, cossus, pansus, cuissus. Autour, une couche de vieilles filles, noires, dures et biscornues comme des escarbilles. A droite, des familles bien mises. Sur la gauche, un fretin plus mélangé, dont quelques vieux commandants qui tripotaient un chapelet entre des doigts noueux d’arthrite.

Tel un animal face à son dompteur, l’auditoire passe par diverses phases. Après avoir écouté le prêtre bredouiller les annonces de la semaine et introduire l’invité, il se redresse puis, pendu à la chaire, comme un jeune pourceau qui presse, mordille et secoue une tétine, manifeste son attention. Au fil du sermon, la tension monte et culmine dans une prude phrase qui clôt le chapitre et inaugure les ébats : «  L’auditoire se crispe en groupes convulsifs. »

Gracq n’a pas son pareil pour camper le décor de l’attente, en disséquer les composantes, analyser le progrès des sédimentations et la fermentation des sentiments.

La foule qui se presse à St Damase est bercée par une attente messianique. Elle communie dans une extrême ferveur, qui ne doit rien à la rumination bovine des dimanches trop connus d’Orsenna. Un levain puissant la brasse. Après avoir chanté à pleine voix un vieux chant manichéen, elle se réfugie dans un silence méditatif et resserre ses rangs imperceptiblement à l’arrivée de l’anonyme officiant.

A mi-discours, elle frémit. A la fin de la péroraison, elle ondule brusquement ( tout comme l’officiant ondulait lors de son apparition), en s’agenouillant dans cet affaissement sans hâte et presque paresseux des blés sous un coup de faux. L’office se conclut sur un puissant,un sauvage murmure de prières.

Le thème des sermons varie d’un auteur à l’autre.

La longue homélie de Mapple – 9 pages- est une glose du Livre de Jonas, conçue comme une leçon à deux filins, qui est de prêcher la vérité en face du mensonge. Emaillée de termes familiers aux marins, parsemée de dialogues enlevés, truffée d’images évoquant la tempête puis le calme qui survient dès que Jonas est avalé par la gueule béante du poisson qui l’attendait, Mapple fait corps avec son texte : sa poitrine s’enfle quand la mer de déchaîne, mais il tourne en silence les pages du Livre quand le vent tombe.

Il soigne sa cadence oratoire et son style, ménage ses effets : à la péroraison, après des répétitions incantatoires de « Haute joie à celui qui… », il offre un visage illuminé de joie intérieure.

Gaillard, rabelaisien, sacrilège ? Au choix ! Le sermonneur des Copains a, lui aussi, choisi un commentaire de  paroles divines , le « Soyez féconds  et multipliez-vous » de la Genèse et le « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » du Christ, dans l’évangile de St Jean. Ses injonctions enflammées – « toute tiédeur, toute négligence dans la célébration du rite conjugal est un péché »- incitent rapidement à donner le branle à des familiarités fécondes, si bien que rapidement les trois copains fourragent les dessous des trois femmes, que vingt adolescents assaillent des demoisellles accompagnées et que les commandants pétrissent des hanches.

A St Damase, autre ambiance. L’orateur développe son argumentation avec des changements de ton : pour l’exorde, celui-ci est neutre, sans couleur ; à mi-parcours, la voix devient plus tranchante et plus claire, comme une lame qu’on tire d’un fourreau ; au final, elle est plus lente et teintée de gravité.

Pour enfoncer le clou, il choisit de lancinantes répétitions : « Heureux qui… » ( quatre fois), « Je dénonce… »(deux fois), « Je vous parle ( trois fois), « Je maudis… » (cinq fois)… Aldo avait compris que le temps des prophètes était venu. En effet, dans ce récit où l’attente tient une grande place, l’officiant dénonçait les sentinelles de l’éternel repos et déclarait adorer la Voie ouverte et la Porte du matin.

Amen !

Finalement, chez chacun de ces auteurs, il y a un prédicateur qui sommeille…Pour Jules Romains, l’unanimiste,  rien d’étonnant. Plus surprenant de la part de Melville, quoique des personnages tels que Bartleby, le scribe ou Billy Bud, gabier de misaine soient de la même branche généalogique que Mapple, le chapelain.

Et Gracq, l’agnostique ? Le sens du sacré sous-tend son oeuvre, même dans l’épisode guerrier d’Un balcon en forêt, lorsque Hervouët détruit un véhicule allemand plein de livrets matricules et considère qu’ayant porté la main sur les arcanes, la punition est inéluctable.

Des mots et des notes

 

La plupart des livrets des opéras sont d’une grande faiblesse, ridicules, indigents, grandiloquents, ampoulés.

Quelle attitude adoptera un compositeur allemand qui met en musique un poème écrit directement en français par un irlandais ?

Richard Strauss est confronté à cette difficulté quand il compose Salomé, à partir d’un texte d’Oscar Wilde. La première de ce drame musical en un acte  est donnée  le 6 mai 1910, à l’Opéra de Paris. Au pupitre, André Messager.

Salomé avec la tête de St Jean-Baptiste

Le  greffe de la musique sur les mots pose des problèmes au compositeur. Celui des anglicismes  d’abord, qui, en dépit de la maîtrise que Wilde a du français, parsèment l’oeuvre ; ensuite, celui de la prononciation du e muet et de l’intonation que la cantarice et le chanteur doivent lui réserver.

Il frappe alors à la porte d’un futur Prix Nobel, Romain Rolland, en  sollicitant conseils et avis  sur des passages qui lui semblent difficiles.  S’ensuit entre 1905 et 1907 un échange de lettres.

Rolland ne se récuse pas mais, modeste, déclare : «  D’abord, je ne suis pas poète-(ni homme de lettres, ni critique, ni professeur)-…je ne suis et ne veux être que Romain Rolland. Je ne suis poète que pour vous rendre service. » 

Et ce, en en dépit de l’hostilité et de l’antipathie que lui inspire Wilde, auquel il règle son compte.

Linguistique, d’abord : « Quelque remarquable que soit la connaissance que Wilde avait du français, il est impossible de le considérer comme un poète français. »

Et, au fond, ensuite, dans une correspondance du 14 mai 1907, dans laquelle après avoir rendu un hommage appuyé au musicien doué « d’une force qui est…la plus grande de l’Europe musicale d’aujourd’hui » et en lui confiant « Salomé n’était pas digne de vous », il cloue le « librettiste » au pilori : le poème de Wilde « sue le vice et la littérature. La Salomé de Wilde et tous ceux qui l’entourent, sauf cette brute de Iokaanan, sont des êtres malsains, malpropres, hystériques ou alcooliques, puant la corruption mondaine et parfumée. »

Mais Rolland  donne à Strauss de  précieux conseils de prononciation en entonnant l’éloge du e muet, qui est « une des grandes difficultés de la langue française ».

« C’est moins un son qu’une résonance, un écho de la syllabe précédente, qui vibre, se balance, et s’éteint doucement dans l’air…il est, en quelque sorte, la draperie légère du mot ; il l’entoure dans une atmosphère liquide. Si vous le supprimez, il ne reste que l’arête sèche. »

Des exemples sont donnés.

Enfin, Rolland évite à Strauss le piège redoutable de la phrase qui, d’un coup, met à bas les majestueux développements précédents et fait basculer la tragédie dans la pantalonnade et le comique troupier, transformant le vers solennel en une plaisanterie de mess de sous-off de l’infanterie de marine (ex coloniale).

Wilde avait placé ces mots dans la bouche de Salomé :

                   «  Je veux qu’on m’apporte un bassin d’argent »

 et Strauss, voulant leur conférer une charge « démoniaque et perverse », questionne Rolland sur l’opportunité de modifier la phrase ou de la conserver telle quelle.

Le dimanche 12 novembre 1905, celui-ci prend la plume et dès le début de la lettre formule la plus expresse mise en garde : « Ne gardez à aucun prix cette phrase qui prête à équivoque », et ajoute « Je connais trop la grossièreté du public pour ne pas être sûr qu’il la relèverait. »

D’où sa préconisation sur les césures et l’ajout d’une préposition :

                « Je veux / qu’on m’apporte / DANS un bassin d’argent ».

Eh, oui ! Au moment crucial de la tragédie, alors qu’Hérode a promis à la danseuse  aux sept voiles, qui l’a envoûté,  d’exaucer le voeu qu’elle formulera, fût-ce de lui donner la moitié de son royaume, Salomé laissera-t-elle entendre, cassant l’ambiance, qu’elle est saisie d’un besoin naturel et impéreux qui nécessite pot de chambre, seau hygiénique, urinal ou chaise percée ? …et la parterre de s’esclaffer, de se taper sur les cuisses ou de glousser, plutôt que d’écraser une larme furtive et de manifester son enthousiasme.

Daniel DRAVOT, la duchesse de MONTBAZON, Julien SOREL, TALLEYRAND, ou la tête de l’emploi.

Crâne couvert d'une mosaïque de pierres semi-précieuses(Mexique)

« Tout condamné à mort aura la tête tranchée » : alexandrin capital, que les Cours d’Assises et certains Tribunaux ont récité avec autorité pendant des années, avant qu’il disparaisse du Code Pénal, que le bourreau prenne une retraite définitive et sans descendance, et que sa machine rejoigne les musées.

Salomé, sur les injonctions d’Hérodiade, sa mère, avait demandé la tête de Jean-Baptiste, qui lui fut servie sur un plateau. Judith procéda elle-même à la décapitation d’Holopherne. Le thème de La tête des autres fut exploré par Marcel Aymé. Dans Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, Prévert écrit une féroce charge anarcho-surréalisto-libertaire contre « ceux qui donnent des enfants aux canons et des canons aux enfants ».

D’autres têtes historiques ou romanesques ont connu des parcours divers et mouvementés.

Celle de Daniel Dravot, par exemple, l’un des protagonistes du récit de R. Kipling qui narre les aventures de L’homme qui voulut être roi du Kafiristan  et fut supplicié lorsque son statut de banal mortel fut découvert :

             « Il fouilla dans l’épaisseur des loques qui entouraient sa taille tordue,  

                retira un sac de crin noir brodé de fil d’argent, et en secoua sur la

                table la tête desséchée et flétrie de Daniel Dravot ! Le soleil

                matinal, car depuis longtemps les lampes avaient pâli, frappa la

                barbe rouge, les yeux aveugles dans les orbites creuses, de même

                que le lourd cercle d’or incrusté de turquoises brutes que    

                Carnehan plaça tendrement sur les tempes blêmies. »

Aux antipodes de l’auteur du Livre de la jungle, de Kim, des Histoires comme ça, de Moogli, de Baloo, de l’enfant d’éléphant, Stendhal. Lui aussi fasciné par une tête, celle de Julien Sorel. Le Rouge et le Noir se clôt sur la scène hallucinée où Mathilde de La Mole, après l’exécution de son amant, rencontre Fouqué :

             «  Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna 

                 les yeux.

                 Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la

                 chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut

                 la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de

                  marbre, devant elle, la tête de Julien et la baisait au front. »

Le confesseur de Chateaubriand donna à son illustre pénitent un curieux travail en émission de ses péchés, à savoir la rédaction d’une biographie du réformateur de la Trappe, Dom Armand-Jean Le Bouthilier de Rancé. Le vicomte exécuta l’ordre de l’abbé Seguin, prêtre de St-Sulpice, qui  vivait  16, rue Servandoni, « dans une antichambre sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une chaise ». La Vie de Rancé fut son ultime ouvrage.

Pour Chateaubriand, un évènement tragique amena Rancé à quitter sans retour une vie libertine et à se retirer de la société pour se vouer à la rénovation de la Trappe : la mort de son amie, la duchesse de Montbazon, et, plus précisément, les conditions dans lesquelles il en prit connaissance.

Schopenhauer les décrit ainsi : « Sa ( Rancé) jeunesse avait été consacrée au plaisir et à la volupté ; il était en dernier lieu en relations amoureuses avec Mme de Montbazon. Un soir qu’il venait lui rendre visite, il trouva sa chambre vide, en désordre et obscure. Il heurta du pied quelquechose ; c’était la tête  de la duchesse morte subitement qu’on avait dû séparer du tronc pour faire entrer le corps dans le cercueil de plomb placé à côté. »

 

Revenons à Chateaubriand qui considère que  cet évènement est le point de basculement de la vie de Rancé, tout comme le chemin de Damas pour l’apôtre Paul,et  que la tête de la duchesse est un singulier mémorial :

« On prétend qu’on montrait à la Trappe la tête de Mme de Monbazon dans la chambre des successeurs de Rancé, ce que les solitaires de la Trappe rejettent…

On trouve ce passage dans le récit des courses du Chevalier de Bertin : « Nous voici maintenant à Anet. La petite statue de Diane de Poitiers en pied n’est point sans doute aussi intéressante que la tête de Mme de Montbazon apportée à la Trappe par l’abbé de Rancé et conservée dans la chambre de ses successeurs. »

A cette époque, on appréciait les « vanités », illustrations du memento mori.

Et Talleyrand, « de la merde dans un bas de soie », qui fut contemporain de Chateaubriand ?

Dans une sorte de journal, intitulé Choses vues, Victor Hugo rend compte, le 19 mai 1838, d’un décès survenu le 17 : celui de Talleyrand, et prononce une forme d’oraison funèbre :

« Eh bien ! avant hier…, cet homme est mort. Des médecins sont venus et ont embaumé le cadavre. Pour cela, à la manière des Egyptiens, ils ont retiré les entrailles du ventre et le cerveau du crâne. La chose faite, après avoir transformé le prince de Talleyrand en momie et cloué cette momie dans une bière tapissée de satin blanc, ils se sont retirés, laissant sur une table la cervelle, cette cervelle qui avait pensé tant de choses, inspiré tant d’hommes, construit tant d’édifices, conduit deux révolutions, trompé vingt rois ,contenu le monde.

Les médecins partis, un valet est entré, il a vu ce qu’ils avaient laissé : Tiens ! Ils ont oublié cela. Qu’en faire ? Il s’est souvenu qu’il y avait un égout dans la rue, y est allé et a jeté ce cerveau dans cet égout.

Finis rerum. »,

Quelle chute, quelle fin ! Moins glorieuses à tout prendre que celle des têtes de Dravot et de Sorel, porteurs l’un et l’autre d’un projet faustien et de celle de la duchesse qui accompagna Rancé dans l’accomplissement de sa mission. 

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