François Blocquaux

Quand la Chine s’éveillera…

 

Peyrefitte ( Alain, pas Roger ), qui cite en la tronquant une prédiction de Napoléon, qui ajoutait ” et le monde tremblera.”,  en avait fait le titre d’un pavé qui eut son heure de gloire littéraire il y a une trentaine d’années. Le ministre de de Gaulle, bien que normalien, n’avait ni la plume de Claudel ni celle de Segalen.  

Depuis lors, des mères-cubes d’eau du Huangpo sont passés sous les nombreux ponts de Shanghaï. Le yuan est devenu une devise qui pèse dans les plateaux des balances commerciales  et un froncement des sourcils du Président Hu déclenche un tsunami politico-économique.

                                                                                                                                                              

Et Monsieur Wang, dans tout ça ?

La sieste réparatrrice, sur le tas, hop !, a aussi ses lettres de noblesse là-bas. A preuve ces deux photos prises fin mai à Suzhou, la ville des jardins,  et à Shanghaï, en pleine Expo 2010.

Quand le conducteur du taxi se réveillera, vous pourrez lui donner votre destination, et le livreur, dans sa petite remorque, vous apportera le paquet que vous attendez. Mais, ne les réveillez pas !

Pour conclure, cette histoire rapportée par un des mes anciens collègues de l’Université de Suzhou:

Autour d’une soupe à la tête de poisson, Mr Li questionne Mr Lebrun, homme d’affaires français en déplacement.

 ” Quels sont les horaires de travail en France ?” .

” 35 heures” lui répondit-on.

 ” Ceci me semble impossible, cher Monsieur, car les journées, chez vous comme chez nous,  n’ont que 24 heures. “  

Selon mes sources, le français en est encore à chercher la réponse.

Manipulations génétiques

La photo, ou comment situer, décrire, expliquer et analyser, sur une surface réduite, et ceci sans mot dire, ni maudire ?

Plus que les traités, les essais et les points de vue sur l’évolution de la Chine et sa perméabilité/imperméabilité aux influences extérieures, ce panonceau placé au bas de l’escalier qui dessert les 6 niveaux et les centaines de mètres de linéaire d’une très grande librairie, située Fuzhoulu, à Shanghaï, auprès de laquelle l’addition de Gibert Jeune, Bd St-Michel, La Hune, L’Ecume des Jours, Gallimard, Julliard, Le Divan, …ressemblerait à un Point Presse, illustre les manipulations génétiques dont la société chinoise et son système économique font l’objet.

Au troisième étage, le mille-feuille idéologique: une couche de bouquins axés sur l’économie et la  politique, une couche de classiques du marxisme-léninisme, une couche de compta/finance, et pour finir, le management des entreprises.

Quant à Mao, il ne sourcille pas au dessus de la pile imposante d’un ouvrage consacré à Google.

SIDERATIONS, FOUDROIEMENTS, EXTASES ET SATORIS

 

 

Paul CLAUDEL

…tel était ce malheureux enfant qui le 25 décembre 1886 se rendait à Notre-Dame pour y suivre les offices de Noël…J’étais debout dans la foule près du second pilier, à l’entrée du coeur, à droite, du côté de la sacristie et c’est alors que se produisit l’événement qui domina toute ma vie : en un instant mon coeur fut touché et je crus.

( Contacts et circonstances )

 

 

 

Henri CARTIER-BRESSON

En 1932, je vis une photographie de Martin Munkacsi, de trois enfants noirs courant vers la mer et je dois dire que c’est cette photo qui fut pour moi l’étincelle qui déclencha le feu d’artifice…et me fit prendre conscience du fait, et ce soudainement, que la photo pouvait atteindre l’éternité à travers le moment. C’est le seul photographe qui eut sur moi de l’influence. Il y a, dans cette image, tant d’intensité, de spontanéité, une telle joie de vivre, tant de merveilleux, que j’en suis encore ébloui même aujourd’hui.

 

Jean RACINE

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva en mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

(Phèdre, Acte I, scène 3)

 

Marcel PROUST

( L’alchimie du thé et « d’un de ces petits gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques »)

Puis un deuxème fois, je fais le vide devant lui ( mon esprit ), je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désamorcé à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela remonte lentement ; j’éprouve la résistance, et j’entends la rumeur des distances traversées.

A la recherche du temps perdu, Un amour de Swann

Julien GRACQ

On cède de tout son long à l’herbe. La pensée évacue ses postes de guet fastidieux et replie le réseau de ses antennes inutiles. ; elle reflue de toutes parts vers la ligne d’arrêt de la pure conscience d’être…et dans ce milieu où toutes les pressions s’annulent, (on n’est) rien de plus…qu’un ludion désancré qui flotte jusqu’à la nausée entre l’herbe et les nuages.

…on se sent là, aux lisières attirantes de l’absorption, une goutte entre les gouttes, exprimée un moment avant d’y rentrer de l’éponge molle de la terre.

 Liberté grande (La sieste en Flandre Hollandaise)

 

ARCHIMEDE

« Eureka ! »

PAUL de TARSE

Les Actes des Apôtres décrivent  la conversion de Paul, alors qu’il cheminait sur la route de Damas en quête de chrétiens qu’il voulait ramener prisonniers à Jérusalem.

 

Ainsi je me rendais à Damas avec pouvoir et mandat des grands prêtres. Au milieu du jour, en chemin, je vis. venant du ciel, plus éclatanre que le soleil, une lumière qui resplendit autour de moi et de mes compagnons. Nous tombâmes tous à terre, et j’entendis une voix qui me disait en hébreu :Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

Moi je dis : Qui es-tu Seigneur ?

La Seigneur répondit : Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Mais lève-toi et tiens-toi sur tes pieds. Car voici pourquoi je te suis apparu :pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir…

Dès lors, je n’ai pas été indocile à la vision céleste.

 

Jean-François CHAMPOLLION

« Je tiens mon affaire. »

Le 14 septembre 1822, peu avant midi, brûlant la politesse  à ses rivaux en décryptage des hyéroglyphes égyptiens illisibles depuis quinze siècles, Champollion vient de tirer au clair le mystère de cette écriture.

Young l’anglais, Akerblad le suédois et son compatriote Sylvestre de Sacy sont battus sur le fil. Il est bien le premier à avoir compris que les pharaons et leurs sujets utilisaient un système tenant à la fois de l’idéographie et de la phonétique.

A en croire son neveu, l’inventeur fut alors la proie d’un affaissement physique et moral, qui s’empara de lui tout à coup. : « Ses jambes ne le soutenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement . On le coucha. »

Il survécut, et sa mort ne fut pas étrange, comme le furent celles des découvreurs de la tombe de Toutankhamon, Carter qui disparut en 1939 avant d’avoir pu publier le rapport définitif de sa découverte et Carnavon, en 1923 qui fut infecté par une piqûre de moustique.

Blaise PASCAL

L’an de grâce 1654

Lundi 23 novembre, jour de St Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue

Veille de St Chrysogone, martyr et autre,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demie

Feu

Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philososphes et des savants

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix

Dieu de Jésus-Christ,

Deus meum et Deum vestrum, Jean 20/17

« Ton Dieu sera mon Dieu »

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile

Grandeur de l’âme humaine

Le mémorial

 

Dorothée LANGE

 « Migrant Mother », la photo prise par D. Lange, en 1936, un jour d’hiver, près de la ville de Nipomo, est à ranger dans la petite dizaine de tirages qui témoignent de la puissance évocatrice de l’art photographique.

Lange travaillait sur une commande de la Farm Security Administration et réalisait un reportage sur la situation critique des ouvriers agricoles, bien qu’elle eût reconnu qu’elle était incapable de faire la différence entre un mulet et un tracteur.

Parmi les clichés pris ce jour-là, Lange sélectionna celui où Florence Thomson, une mère de onze enfants, apparaît avec trois d’entre eux, un tout jeune dans les bras, les deux autres tournant le dos, s’appuyant sur ses épaules. Elle confia à la photographe que sa famille se nourrissait de légumes gelés et d’oiseaux tués par les enfants et qu’elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour s’acheter de quoi manger.

Est-ce ajouter à l’aspect dramatique de la scène et à la douleur de cette Mater Dolorosa que de rappeler les conditions dans lesquelles se déroula la rencontre entre l’artiste et ses modèles ?

 

Je conduisais ma voiture pour rentrer chez moi et je vis furtivement, une pancarte rudimentaire portant, inscrits à la main, les mots ‘Camp de ramasseurs de pois’.

20 miles plus loin, sans réaliser ce que je faisais, je fis demi-tour sur la route déserte et  roulai jusqu’à la hauteur de l’écriteau.

Je suivais mon instinct, pas ma raison.

Je roulai sur le sol détrempé du camp et me garai, tel un pigeon regagnant son pigeonnier.

CONSTANTIN

In hoc signo vinces !

Par ce signe, tu vaincras.

En 312, après sept années de troubles et de guerres civiles, Constantin élimine son rival Maxence qui, lors de la bataille du Pont Milvius, dans la banlieue de Rome, se noie dans le Tibre.

Mais, plutôt que d’imputer cette victoire à l’ardeur de ses troupes ou à son propre génie manoeuvrier, c’est au Dieu des chrétiens que l’Empereur l’attribue.

Ne déclare-t-il pas qu’avant l’engagement décisif, il l’avait invoqué et lui avait demandé de lui signifier s’il allait, ou non, l’assister ? Une croix flamboyante lui était alors apparue, entourée de la phrase : « In hoc signo vinces. » et, la nuit suivante, une vision lui avait intimé l’ordre de placer le monogramme du Christ – les lettres grecques X et P – sur le labarum, l’étendard de ses troupes.

S’ensuivit l’Edit de Milan proclamant dans tout l’Empire l’égalité de la religion chrétienne et des cultes païens.

 

 

 

RAPA NUI ou L’ILE DE PAQUES

Où vont se loger la contestation et l’occupation d’une piste d’aviation, dont il m’a été dit que ses caractéristiques, surdimensionnées eu égard au trafic, permettaient l’atterrisssage de la  navette spatiale de la NASA, en cas d’urgence ?

A l’Ile de Pâques.

En dépit de son éloignement, Rapa Nui, la pascuane, n’échappe pas à cette mode revendicative : 3000 habitants ont  protesté récemment contre l’invasion des touristes et des immigrés.

En 2007 et en 2008,  au mois de novembre, j’y ai passé 15 jours au total.

La première fois, me trouvant à Santiago pour une raison professionnelle, j’avais saisi cette occasion  pour m’évader en plein Pacifique et aller saluer les moaïs . Une chilienne de la bonne bourgeoisie, à côté de laquelle je me trouvais lors d’un dîner officiel s’était esclaffée de la longueur du séjour que je projetais là-bas – 8 jours – et m’avait affirmé qu’en 24 heures j’aurais tout vu, et que de toutes façons ce bout de caillou volcanique, rapé et pelé, à 3400 km de la capitale ne présentait aucun intérêt.

Mon seul regret fut de n’avoir pas prévu un plus long séjour, mais les dieux de l’Ile étaient pour moi.

A l’embarquement pour le retour sur Santiago, le responsable de Lan Chile, confronté à un problème de sur-booking, me demanda si j’acceptais de rester trois jours de plus aux frais de la compagnie. N’étant soumis à aucune contrainte de calendrier, j’acquiesçai sur le champ. Je devais me présenter le lendemain à l’agence pour régulariser mon billet. Grande dame, pour  récompenser ma bonne volonté, la compagnie m’offrit, valable un an, un billet A/R Francfort/Santiago. D’où, mon second séjour.

Qu’en ai-je ramené, à une époque où les voyageurs débarquaient dans une amicale cohue à l’intérieur d’une aérogare qui tenait de la cabane ?

Le touriste, noyé dans le paysage, était quasiment invisible : les groupes, qui séjournaient un court temps ( 2 à 3 jours) étaient véhiculés en petits cars sur les sites, avec un bref arrêt aux endroits fléchés sur les guides, photos, et hop ! redémarrage. Autant dire que les moaïs recouvraient vite leur solitude venteuse et ensoleillée.

       

       

Je ne vais pas recopier les pages du Lonely Planet, ni traduire les brochures du Comité local du tourisme. Sur quinze jours, j’ai traîné mes semelles et les roues d’un vélo loué dans pas mal d’endroits, sans oublier d’inclure une promenade  à cheval d’une journée, guidé, je vous l’avoue, par ma monture qui connaissait le parcours comme sa poche mais provoquée par un groupe de médecins de Santiago qui ont essayé, en vain,  me faire vider les étriers.

Inventaire de quelques spécimens d’humanité rencontrés à Rapa Nui.

Deux jeunes japonais, accompagnés de leur vélo et d’un bagage minimum, qui ont parcouru l’Ile pendant huit jours, en couchant sous la tente. Je les ai croisés à trois reprises, affrontant un terrible vent debout ou gravissant de rudes pentes du Rana Kau et du Puna Pau.

Un français, ancien mécanicien de la marine, marié avec une pascuane ethnologue, qui, toutes amarres larguées,  avait coupé les ponts avec le pays natal et sa famille et ne regrettait pas ce choix d’une vie rien moins que bourgeoise.

C’est lui qui m’aiguilla sur un autre compatriote.

Ce sedanais d’origine, marié lui aussi à une pascuane,  tenait un restaurant, La Taverne du Pêcheur, considéré comme le meilleur de l’Ile.

En ma qualité d’ardennais, je trouvai séant d’aller lui présenter mes civilités, en fin de soirée, un fois  partis les derniers clients, congestionnés et repus de crustacés. Bien que la salle fût, à cette heure, vide, l’entretien ne dura guère. D’un ton rogue, il me chargea de saluer son vieux père et, aussi amène qu’une laie environnée de ses marcassins et dérangée dans sa bauge, me congédia sans même m’offrir un verre d’eau…

Son épouse, qui était juridiquement la responsable de l’établissement, en application du code de commerce chilien, était d’un abord plus cordial.

Enfin, le tenancier de l’hôtel Vai Moana où je descendis.

Hôtel ? En fait quelques cabanes de chantier, posées sur des parpaings pour rattraper la déclivité du terrain, sobrement aménagées, mais avec vue imprenable sur le cimetière en contrebas, avec ses tombes aux croix blanchies à la chaux, très  cimetière marin  tel que le décrit Paul Valéry, avec « la mer toujours recommencée »  et l’incessant fracas des vagues sur les rochers noirs, déchiquetés et façonnés par l’érosion.

Il se désespérait que l’Ile ne fût pas rattachée à la Polynésie française, et à son régime de protection sociale et d’enseignement, estimant qu’elle était traitée en parent pauvre et victime du désintérêt que le gouvernement de Santiago lui témoignait depuis des lustres.

En sus de ces souvenirs, il en est un, tout aussi pérenne mais plus tangible.  Un morceau de tronc d’eucalyptus, que Julien Gracq décrit comme un « arbre momie dont tombe partout en lambeaux autour du tronc la charpie des dentelles rongées ».

1,30 mètre. 30 kilos.  24 heures dans un caisson avec fumigation au bromure de méthyle , afin de satisfaire aux sévères contrôles phyto-sanitaires avant l’importation sur le continent.

Cette sculpture, roulée et barattée par les flots, polie par le sable au gré des marées et des vents,  m’apparut alors que je cheminais sur le rivage, un peu au nord de Hanga Roa. Je sus, alors, que la ramènerais chez moi, tant sa forme me parlait : on eût dit un gros poisson, à tête de dauphin, cabré, la queue sur le dernier tiers de la longueur se soulevant à 45°.

En 2007, je la laissai en dépôt chez mon hôtelier, en lui disant que je reviendrais l’année suivante. Ce que je fis.  

Depuis, nous faisons bon ménage et nous nous comprenons sans mot dire, ce bout de bois flotté et moi.

Inde 1998

…l’odeur mûre et brûlée du continent indien…”

     Nicolas BOUVIER, L’Usage du Monde